Huit millions de français souffrent de migraine, dont deux tiers de femmes. Revenons sur cette maladie parfois méconnue et encore trop mal soignée, à travers l’interview du Docteur Marc Schwob, neuropsychiatre.
Le Docteur Marc Schwob, neuropsychiatre et fondateur de l’association France migraine évoque cet épineux problème.
- Docteur, sait-on aujourd’hui définir les causes des migraines ?
Non. On sait définir les facteurs déclenchant mais malheureusement pas les causes des migraines. Le premier facteur est, sans conteste, le stress. Suit le cycle hormonalde la femme et, enfin, le manque de sommeil, la fatigue et les problèmes alimentaires. Certaines personnes ont des migraines à cause de l'alcool, comme le champagne, du muscadet ou même à cause du gorgonzola.
- Existe-t-il un facteur génétique ?
Oui, le facteur génétique existe. On a pu identifier un type de migraine rare, l’hémiplégique familial, et on en a isolé le gêne. L’hérédité migraineuse est un facteur dont on doit bien sûr tenir compte dans le diagnostic. Pour deux parents migraineux, on a 45 % de chance que l’enfant soit migraineux. Et on tombe à 15 % lorsqu’un seul des deux parents est migraineux.
- Comment expliquer que les femmes souffrent plus souvent de migraines que les hommes ?
Les femmes souffrent plus que les hommes de migraines pour des raisons exclusivement hormonales. Si on parvenait à trouver la relation entre hormone et migraine, on obtiendrait le Nobel ! 80 % des femmes migraineuses n’ont plus demigraine lorsqu’elles sont enceintes. Une étude italienne financée par le gouvernement a montré que les crises de migraines pendant les règles étaient beaucoup plus douloureuses et difficiles à traiter que les migraines non liées aux règles.
Cette étude montrait qu’il fallait les prendre beaucoup plus au sérieux. Cette étude visait clairement les généralistes italiens. La pilule, quant à elle, ne change rien dans 90 % des cas ; dans 5 % des cas, elle aggrave et enfin, dans 5 %, elle améliore.
Ce que je rejette formellement, c’est le discours machiste qui consiste à dire "cela vous passera à la ménopause". Or, on sait que c’est entièrement faux !
- Pensez-vous que la migraine ne soit pas prise assez en considération ?
Elle est prise au sérieux en ce qui concerne la recherche mais, concernant la pratique, non ! La migraine est une maladie à part entière, tout à fait identifiée comme telle. Or, nous sommes seulement 300 médecins à nous y intéresser ! Sans condamner les médecins généralistes ou la formation insuffisante qu’ils reçoivent, on peut dire qu’il y a un gros problème tout de même…
- Comment l’expliquez-vous ?
Balzac a fait beaucoup de mal (migraineux lui-même d’ailleurs !) à l’image de lamigraine par le biais de sa "Physiologie du mariage" car, pour lui, elle était l’arme suprême contre les maris.
On l’a alors associé au refus de la femme. Le fameux "chéri, pas ce soir" a même influencé le théâtre de boulevard faisant de la migraine une maladie féminine, voire une superstition ; en tout cas, un concept un peu mystérieux.
- Cette maladie est-elle vraiment prise au sérieux ?
Non, pas suffisamment. Beaucoup moins qu’en Angleterre ou aux Etats-Unis. Il faudrait mettre plus en avant le fait que la migraine est une maladie chronique et non aiguë, et que cette maladie représente un véritable handicap. Dans la progression hiérarchique au sein des entreprises, les migraineux sont freinés d’un tiers par rapport aux autres, par exemple !
- Les migraineux sont-ils très exposés à l’automédication ?
C’est vrai qu’il existe des dérives médicamenteuses. Seuls 22 % des migraineux savent se soigner correctement. L’automédication représente donc un risque notamment par le biais des produits en vente libre du type anti-inflammatoire, aspirine ou paracétamol, qui entrainent des céphalées chroniques médicamenteuses. La personne s’habitue à sa dose dans le sang et dès que son taux descend, la douleur réapparaît. Cela est comparable à une drogue.
Or, à partir de 3 ou 4 migraines par mois, il convient de se faire prescrire un traitement de fond et peu de gens le savent… Les gens ignorent parfois que le doliprane et l’aspirine ne sont efficaces qu’à partir d’un gramme. Notez que l’organisme ne supporte que jusqu’à 3 g de doliprane ou d’aspirine par jour.
- Les dérives médicamenteuses sont ce qu’on appelle les céphalées chroniques médicamenteuses, n’est-ce pas ?
Oui et, dans ce cas, il faut passer par un sevrage avec arrêt total de la prise de ce médicament.
- Les traitements de fond sont plus efficaces mais mal utilisés par les migraineux. Comment expliquer ce phénomène ? Est-ce par un manque d’explications ?
Oui, il faudrait d’une manière générale une meilleure connaissance de la migraine de la part des généralistes.
- Qui aller voir en fonction de l’intensité de la crise ?
Les meilleurs médecins généralistes formés à la migraine sont souvent ceux de SOS médecin ou ceux du service de garde des médecins. Eux voient les gens souffrir, prostrés sur leur lit, avec une cuvette... Les médecins généralistes ne voient pas toujours cela.
- Existe-t-il un centre d’urgence ?
Oui, à Paris, il en existe un, celui de l’hôpital de Lariboisière. Mais il ne fonctionne qu’aux heures de bureau. Or, la migraine ne connaît pas d’heure…
Là, on met le patient sous perfusion, sous anti-inflammatoire et dans le noir pendant quelques heures avec injection d’un antalgique. Les soins sont remboursés.
- Comment expliquez-vous qu’il faille attendre parfois 4 mois pour obtenir une consultation dans des centres spécialisés ?
Je ne l’explique pas et ce n’est pas normal ! Les centres anti-migraine devraient être réservés aux migraineux sévères tandis que la migraine banale devrait être traitée par le médecin généraliste qui, lui devrait être mieux informé.
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire